Colloque “Fin du monde, fin d’un monde” dans la littérature, le cinéma et les arts visuels

english version below

Le terme de "fin du monde" désignant un sous-genre de la SF est
généralement attribué de manière abusive à l’ensemble des fictions (post-)apocalyptiques,
des récits de catastrophes ou des histoires de survivants. Or la représentation
de la destruction radicale et irrémédiable de la Terre est minoritaire dans les
littératures de l’imaginaire, à quelques exceptions près (Kaboom de Greg Araki, Save
the Green Planet de Joon-Hwan Jang, la nouvelle “Adam without Eve” d’Alfred
Bester, ou à plus grande échelle spatiale et temporelle, Cities in Flight de James Blish).
La fin de la civilisation humaine n’est souvent qu’esquissée ou voilée
d’implicite, car elle sous-entend peut-être la destruction des conditions mêmes
du récit.

Aussi souhaitons-nous étudier les histoires s’attachant à dépeindre tout
particulièrement la "fin du/d’un monde", qu’elles se concentrent sur
le processus de cette destruction, sur l’avant et l’après de la catastrophe, ou
qu’elles s’achèvent au moment où le monde cesse d’exister. Les récits
apocalyptiques ou catastrophistes pourront bien sûr être traités, mais
simplement dans leur description de la menace dernière, de ce qu’ils peuvent
laisser entendre de l’après.

Les récits de fin du monde apparaissent tout d’abord anthropocentrés. L’expression
même de "fin du monde" désigne par défaut l’extinction de l’espace
vital humain. Cependant l’homme n’est pas toujours dépeint comme une victime
impuissante. Il est parfois témoin, voire acteur d’une fin du monde, lorsqu’il
s’agit du monde d’un Autre, espèce ennemie ou inconnue, annihilée par vengeance
ou par négligence, comme dans Ender’s Game d’Orson Scott Card, ou Old Man’s
War de John Scalzi.

Cette inversion de perspective requiert que l’on s’y attarde, en cherchant peut-être des invariants dans ces récits, quels que
soient l’espèce ou le monde qui s’éteignent (on pense à City de Clifford D. Simak où la Terre perdure mais l’homme disparaît).
Peut-on soutenir, avec H.G. Wells (War of the Worlds), que le récit d’une destruction du monde n’est jamais exempt de
colonialisme et du sentiment de culpabilité qui l’accompagne ?

La fin du monde peut également se définir comme la fin d’une époque, d’une ère ou
d’une civilisation que celle qui lui succède doit découvrir en interprétant ce
qu’il en reste ; le tout permettant à l’auteur de jouer sur l’incompatibilité
des paradigmes (Walter M. Miller dans A Canticle for Leibowitz, ou le roman graphique de David Macaulay, Motel of the Mysteries).
Ces histoires cycliques, censées décrire l’évolution et le progrès montrent cependant des
nouveaux départs erronés au travers de récits caustiques et très humoristiques
démontrant le plus souvent la régression de cette nouvelle civilisation.

Ces fins du monde représentent donc une mise en fiction du passage soudain et
violent à un nouveau règne incapable d’assimiler les paradigmes explicatifs
d’une époque révolue. On les rencontre surtout à des époques qui semblent faire
l’expérience de la crise de leurs paradigmes, comme l’après-guerre et la
"fin" du modernisme, l’ère postmoderne que Fredrick Jameson
appréhende au moyen de son concept de "cognitive mapping" : une
crise/absence des paradigmes permettant d’expliquer le monde. On sait que la
peur du nucléaire alimenta bien des récits apocalyptiques mais que penser de la
persistance de ce trope (dans les très contemporains Métro 2033 et Métro 2034
de Dmitry Glukhovsky par exemple) ? On peut également mentionner la peur d’une
catastrophe écologique dans les écofictions actuelles : crises
technologiques, crises paradigmatiques, ces peurs favorisent les récits
angoissés.

Le récit de la fin du monde exorcise non seulement nos inquiétudes mais exprime
également nos aspirations, donnant naissance à de nouvelles utopies ou
dystopies, à de somptueux et effrayants décors. Les récits de survivants se
jouent du principe de huis-clos et s’en amusent, comme le village de Malevil ou le vaisseau de Douglas Adams
dans A Hitchhiker’s Guide to the Galaxy.

La fin du monde nous enferme dans une enclave, dans des décors étouffants et
souvent souterrains qui permettent à l’auteur de dramatiser la sortie au grand
jour (la nouvelle de Philip K. Dick, “The Defenders”) ou de perdre ses
personnages dans des immensités vides (I am Legend de Richard Matheson, 28
Days Later de Danny Boyle, ou la série photographique, Vider Paris, de Nicolas Moulin).

Ainsi, le récit de fin du monde est autant celui d’une poignée de héros que d’un
décor. Lieu où l’on se terre, le décor de fin du monde suinte une poétique des
ruines bien plus pragmatique que celle du Gothique, dans laquelle la ruine sert
à ancrer un sentiment de nostalgie et/ou d’effroi. Dans ce décor statique se
déplacent de petits groupes de survivants qui tentent de réinterpréter leur
environnement (The Road, de Cormac McCarthy, Ravage de Robert Merle, ou
le film No Blade of Grass de Cornel Wilde).

Ainsi les récits de fin du monde célèbrent autant l’immobilité du temps
que le mouvement des exodes humains : s’agit-il là d’un jeu sur la notion
d’Entropie, réduite à l’échelle minuscule de l’humain, ou de la renaissance
d’un Sublime dans un monde détruit par le feu ou l’atome ?

Les protagonistes de ces récits, quand il n’est pas seul, s’intègre à un petit groupe ;
schéma narratif connu et rassurant. Il existe très peu d’histoires chorales,
comme les trilogies martienne et apocalyptique de Kim Stanley Robinson :
celles-ci multiplient les points de vue et les lieux, donnant une véritable
ampleur à la catastrophe ultime, tout en soulignant l’impuissance, in fine, de l’individu.
Par ce jeu d’échelle des personnages et du décor, le lecteur trouvera une plus ou moins
grande possibilité d’identification (et par là même d’implication,) et de
perception du danger (qui menace les personnages et la Terre).

Se pose donc, avec ce processus d’identification, la question de la métonymie.
Quels endroits, quelles personnages choisit-on de détruire pour représenter la
chute d’une civilisation ou l’anéantissement d’une planète ? Une capitale ou une
campagne ? Des lieux nommés, symboliques ou au contraire indiscernables ? La
métonymie – détruire New York, c’est punir l’Occident ; raser Los Angeles,
c’est répondre à l’excès par le manque – qui préside le plus souvent à ce choix
est-elle toujours pertinente ? Un couple de survivants équivaut-il
nécessairement à la survie de l’espèce ?

Les univers virtuels et artificiels peuvent intimer une fin du monde figurée,
le degré ultime de la destruction de l’espace vital. Avec leurs mondes clos,
solipsistiques, seuls abris permettant la survie quand l’extérieur se désagrège
et disparaît, ils montrent la technologie sous un jour non plus destructeur
mais salvateur. Dans cette perspective, peut-on proposer d’inclure le
sous-genre cyberpunk dans la catégorie des récits de fin du monde ? Les récits
d’univers artificiels trahissent également des pulsions de survie : face à la
menace, l’on s’enterre et l’on se dématérialise alors que tout se réduit en
cendres. Après l’enclave, le sous-sol et le vide, c’est le virtuel et
l’immatériel.

L’ensemble de ces pistes sont offertes à l’exploration des participants, dans des
communications en français ou en anglais qui ne dépasseront pas 20 minutes, et
qui seront suivies de 10 minutes de questions et d’échange avec les
participants et le public.

Les propositions, de 300 mots maximum, sont à envoyer par courrier électronique aux organisatrices avant le
30 mars 2012 à Aurélie Villers et Amélie Junqua.

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The end of the / a world – in literature, cinema and visual arts

The ‘end of the world’ is an expression commonly used to define a Science-Fiction sub-genre which is
improperly thought to gather all (post-)apocalyptic and survivalist fiction as well as narratives of environmental catastrophes.
Yet the representation of Earth’s radical and irredeemable destruction is not a leading trend in imaginative literature.
With a few notable exceptions – to quote but a chosen few, Greg Araki’s Kaboom, Save the Green Planet by Joon-Hwan Jang, “Adam without Eve,”
a short story by Alfred Bester, Cities in Flight by James Blish –, the end of human civilization is often hinted at or
unstated, implying as it might the annihilation of the very conditions of a narrative.

We therefore wish to study the stories that specifically focus on the
representation of the end of the – or a – world, whether these describe the
entire process, from its early stages to its aftermath, or stop at the moment
when the world ceases to exist. Apocalyptic fiction and narratives of
catastrophes may of course be exploited, but only as they describe a global
threat of destruction, as they hint at what might ensue after this threat.

The first characteristic of end-of-the-world narratives is their anthropocentrism.
The implicit meaning of the expression “the end of the world” refers to the
extinction of human vital space. However man is not always depicted as a
helpless victim. He sometimes stands as a witness or even as the agent of a
world’s end, when the world in question belongs to the Other, i.e. an alien or unknown species,
exterminated out of vengeance or carelessness, as in the case of Ender’s Game by Orson Scott Card or Old Man’s War by John Scalzi.
Such reversal of viewpoint could be a profitable field for research, as the analysis
might reveal invariants in the several narratives of this kind, whatever the species or world concerned
(one might quote Clifford D. Simak’s City where Earth survives as Man disappears).
We might affirm, as H.G. Wells’ War of the Worlds demonstrated, that the narrative detailing the
destruction of a world is often an indirect and guilt-ridden portrayal of colonialism.

The end of the world may also be defined as the end of an era, an age or a
civilization that its successor has to uncover, interpreting its remains. The
process often provides the author with an opportunity to play on a conflict of
paradigms (Walter M. Miller in A Canticle for Leibowitz or David Macaulay’s graphic novel Motel of the Mysteries).
Such cyclical stories, supposed to describe human evolution and progress, actually display misconceived or faulty
rebirths, an occasion for bitterly humorous tales that most often conclude on the regression of a new civilization.

Such fictions therefore tell the violent, sudden transition to a new society that
finds itself unable to understand the explanatory paradigms of a bygone
culture. These are mostly written at a time when a crisis of paradigms is
experienced, such as the aftermath of the second world war with the “end” of
modernism, and the post-modern era which Frederik Jameson defines through his
cognitive mapping concept – a crisis/absence of paradigms that enable to
explain the world. The dread of nuclear technology inspired many apocalyptic
tales and, surprisingly, is still manifest today, as in the very recent novels
by Dmitry Glukhovsky, Metro 2033 and Metro 2034 for instance.
One may also mention the fear of an environmental disaster that is echoed in the current ecofictions ;
whether they stem from technological or paradigmatic crises, such fears generate tales of disquietude.

Telling the end of the world is a way to express our fears, but also our hopes, by
creating new utopias and dystopias, luxurious or fearful settings and
sceneries. Survivalist tales play on the topos of enclosed space, like the
village depicted in Malevil or Douglas Adams’ spaceship in The
Hitchhiker’s Guide to the Galaxy. The end of the world hems us in a
stifling, often subterranean setting that allows the author to dramatize the
way out of it (Philip K. Dick’s short story “The Defenders”) or to lose the
protagonists in the vast, empty expanses that lie beyond it (I am Legend, by Richard Matheson, 28 Days Later by Danny Boyle, or a
photographic series by Nicolas Moulin, Vider Paris).

Thus end-of-the-world fictions are as much about a handful of heroes as they are
about a setting. As a place of shelter or hiding, this particular setting
exudes a poetics of decay, in a far more pragmatic way than the poetics of
Gothic ruins, conveying as they did a purely aesthetic feeling of nostalgia
and/or terror. In a motionless environment, small groups of survivors walk
past, striving to reinterpret their surroundings (Cormac MacCarthy’s The Road, Robert Merle’s Ravage, or Cornel Wilde’s film, No Blade of Grass).
Such works simultaneously describe and oppose the stillness of stopped time and the slow
advance of a human exodus. Should the opposition be read as a representation of
Entropy on a tiny human scale, or as the rebirth of the Sublime in a world
ravaged by fire and the fury of the atom ?

The key protagonists are often whittled to small groups or even a single individual, a
hero whose narrative function is reassuringly familiar. One may find very few
ensemble novels on the subject, other than Kim Stanley Robinson’s Martian and
apocalyptic trilogies. Yet such narratives gather multiple perspectives and
places, conveying considerable scope to the ultimate catastrophe while
highlighting the helplessness of individual people. Thus, according to the
dimension of the characters and scale of the setting, the reader will more or
less identify with them, will get more or less involved within the fiction,
perceiving the global threat from afar or up close.

With the question of identification comes that of metonymy. Which places and
characters shall be destroyed to represent the fall of a civilization or the
annihilation of a planet ? Should it be a capital city or a village in the
countryside ? Named, symbolic locations or unknown, anonymous sites ? Is the
metonymical principle underlying an author’s choice – the destruction of New
York amounts to a chastisement of the Western world, the devastation of Los
Angeles answers its past excesses – relevant in any and all cases ? Can a couple
of survivors stand for the renewal of the entire human species ?

A last figurative end of the world may be mentioned ; that of artificial and
virtual worlds, which may convey the ultimate destruction of our life space.
With its closed, solipsistic worlds that are the only shelters left to survive
the disintegration and disappearance of the outside world, this type of fiction
presents technology no longer as our doom, but as our salvation. Thus, we may
wonder whether cyberpunk novels be part of our end-of-the-world bibliography ;
do they not equally betray the urge to survive ? Confronted to a threat, or
faced with a general decline, their characters no longer bury themselves
underground but become immaterial or virtual.

These ideas may be explored by participants within the bounds of a 20-minute
conference paper in English or in French, at the end of which a 10-minute
exchange with the audience and participants will take place.

Please send your proposals (max 300 words) to
Aurélie Villers and Amélie Junqua by 30th March 2012.