Colloque CLIMAS : La réserve

Bordeaux, 5-6-7 juin 2008

« I would prefer not to. »
Herman Melville, « Bartleby, the Scrivener »

« When I have fears that I may cease to be
Before my pen has glean’d my teeming brain,
Before high piled books, in charactry,
Hold like rich garners the full ripen’d grain ; »
John Keats, « When I Have Fears That I May Cease To Be »

La notion de réserve convoque avec elle tout
ensemble creux et plein, manque et excès, absence
et présence. Tandis qu’elle fait travailler les
notions corollaires de réticence et de
virtualité, mais aussi de surplus, elle affiche
d’emblée son caractère réversible, constituant
une mise en scène privilégiée de la limite, dont
la capacité dynamique à jouer de l’actuel et du
potentiel retiendra au premier chef notre
attention.

La réflexion pourra être d’ordre génétique, à
travers l’examen de la notion d’oeuvre considérée
dans sa relation aux réserves que sont
brouillons, journaux intimes, correspondances, ou
encore rushes du cinéaste, scénarios restés dans
les tiroirs, carnets de croquis et partitions
inachevées, comme on pourra s’interroger, dans le
sillage de Walter Benjamin et d’Antoine Berman
notamment, sur les virtualités de l’¦uvre telles
que le processus de la traduction les rend
fertiles. Au silence paradoxalement bavard de
textes ou d’¦uvres musicales répond, dans le
domaine plastique, la circonscription du vide par
la forme, cette « épargne » que constitue la
réserve en art, ou encore le hors-champ
cinématographique, qui met en ¦uvre un jeu de
cache-cache à la bordure du cadre.

Tandis que, selon Michel Foucault, il n’y a pas
de « partage binaire entre ce qu’on dit et ce
qu’on ne dit pas », la réserve, affichage de la
lacune et de l’omission, entre le non-dit et le
demi-mot, apparaît comme une figuration
privilégiée, repérable sous la forme de l’indice,
de ce qui peut être glosé en termes d’inconscient
textuel, politique, notamment, et qui
s’incarne/se désincarne fréquemment, dans les
cultures et littératures du monde anglophone,
dans les motifs du spectre, du fantôme, mais se
dé(localise) aussi dans les avatars de
l’essentielle métaphore cryptique, voire de son
pendant non moins crucial, le grenier, appelé,
par exemple, à se décliner en topos d’un ailleurs
qui n’est pas forcément autre ou d’un réservoir
mettant en jeu la dépense autant que la
prévoyance (voir The Madwoman in the Attic ou
encore l’expression « the grainery of the world
 ») - jusque dans ses prolongements providentiels
sous les dehors de « nouveaux mondes » pensés
comme tels par des européens en mal de réserves
symboliques autant que matérielles.
L’ex-empire colonial britannique, après avoir été
« réserve » humaine (coolies indiens, indentured
servants, sepoys), réserve de territoires « 
vierges » pour des colonies de peuplement
d’indésirables (convict colonies) et réserve de
matières premières (plantations, settlements),
dans le cadre d’un partage léonin du trafic
économique, devient, après la Deuxième Guerre
mondiale, « réserve » humaine problématique (voir
le « Rivers of Blood Speech » d’Enoch Powell en
avril 1968), puis, à partir des années 80, « 
réserve » féconde de la littérature et de la
culture britanniques (voir Salman Rushdie, « The
Empire Strikes Back »).

Elaborée à partir de la pudeur ou de la défiance,
signe d’une discrétion vertueuse ou construite en
euphémisme à visée tactique, la réserve appelle
déchiffrages et commentaires, dès lors qu’elle
se manifeste dans l’understatement (à des fins
humoristiques ou non), l’allusion et
l’approximation, dès lors encore que
l’utilisation efficace des traités et des
constitutions notamment se trouve suspendue à
l’interprétation de leurs interstices et de leurs
ellipses productifs. La mental reservation, que
traduit le français « restriction mentale », peut
garantir la paix du compromis religieux mais
aussi justifier les pires violences de la torture
pour arracher le secret des âmes : d’un côté, le
« settlement » élisabéthain, de l’autre, les
atrocités de l’inquisition dépeintes dans les
fictions gothiques. Que l’on pense aussi aux
débats sur les Jésuites et sur les Marranes aux
16e et 17e siècles, ou encore à la lecture qu’en
propose Jacques Derrida dans Donner la mort, à
partir de l’image de la crypte notamment et à
propos du sacrifice d’Abraham commenté à partir
de Kierkegaard et Levinas.

Indissociable d’une pensée du liminal, la réserve
se teinte encore de valeurs contradictoires
lorqu’elle est destinée à sauver des terres
(parcs naturels, conservatoires), des cultures et
des populations (Indiens d’Amérique, Inuits,
aborigènes australiens et néo-zélandais), un
patrimoine architectural (National Heritage),
voire à protéger des pratiques sexuelles
construites comme déviantes (quartiers gay dans
les villes). Les espaces ainsi réservés rendent
alors visible et invisible tout ensemble ce qui
est détaché pour être préservé en même temps que
mis à l’écart, voire rejeté. La réserve joue
alors un double jeu de l’inclusion et de
l’exclusion, du dedans et du dehors. D’où le
paradoxe de l’idée même de « réserve naturelle »,
mais aussi la mise en tension systématique de
discours et de pratiques antinomiques ou
simplement problématiques (pureté et souillure,
honte et fierté, variations sur le mythe de
l’origine et de l’âge d’or, mais aussi hantise de
la disparition, préservation ou ghettoïsation,
revivification ou dégénérescence), que met en
branle la réserve, à l’échelle théorique comme
dans les applications pratiques auxquelles elle
donne lieu.

L’oscillation entre dépense et épargne propre à
la notion de réserve invite à s’arrêter, en
outre, sur les acceptions plus spécifiquement
économiques et financières du terme. La réserve
fédérale américaine, c’est le stock de richesse
qui fonde la possibilité du système économique et
d’échanges tout entier. Plus généralement, ce que
l’on a en réserve est comme une garantie, une
promesse de ne pas manquer, mais ce qui est en
réserve manque au moment où il est constitué
comme réserve. Inversement, puiser dans la
réserve de liquidités, c’est courir le risque
d’épuiser la réserve : dialectique du potentiel
et de l’actuel, de la promesse et du don, de
l’excès et du manque. Constituer la réserve en
vue de l’utiliser, c’est-à-dire de risquer de
l’épuiser ?

La réserve, c’est enfin l’impensé de la critique,
l’implicite idéologique qui sous-tend nos
lectures et que, dans le meilleur des cas, nous
cernons, sans pouvoir jamais véritablement en
épuiser les strates ou les ramifications, de
sorte que, dans cette perspective encore, la
réserve se donne à voir comme l’effet d’une
présence en creux ou d’un trop-plein sans lequel
l’exercice de la pensée n’est paradoxalement pas
concevable.

Les propositions de communication, d’au moins 400
mots, devront parvenir aux organisateurs avant le
31 janvier 2008

- histoire et civilisation britanniques,
cinéma : Jean-François BAILLON,

- littérature britannique et Commonwealth : Paul VEYRET

- histoire et civilisation américaines : Lionel LARRÉ

- art et littérature américains : Véronique B&EacuteGHAIN;



Les propositions susceptibles de chevaucher ces
différents domaines devront être envoyées aux
différents responsables concernés. Après examen
des propositions, le comité d’organisation
informera les auteurs de ces propositions, au
plus tard à la mi-février 2008, des décisions
prises collégialement.