CFP : "Géographies composées : arts et littératures du Moyen-Orient et du Maghreb dans les langues et cultures d’Occident"

Appel à communication pour le colloque international trans-disciplinaire

Géographies composées :
arts et littératures du Moyen-Orient et du Maghreb dans les langues et cultures d’Occident

Organisé
le 29-30 janvier 2015 à l’université du Maine au Mans

par 3L.AM (Le Mans) et CAS (Toulouse II-le Mirail)

Saisi dans sa dimension interculturelle ou migratoire, le déplacement induit la mise en place d’une nouvelle géographie non seulement au sens objectif (être quelque part) mais surtout subjectif (devenir quelqu’un). La construction de ce devenir s’appuie sur les ressources du désir et sur la manière dont le manque et le deuil se font travail productif de symbolisation, ou sur ce que la sociologie de l’immigration appelle empowerment.
L’imaginaire de la rencontre va de pair avec ce qu’on peut nommer travail de la rencontre : la rencontre avec l’autre induit l’acceptation de payer le prix symbolique de la perte de l’origine dans le cadre de l’exil, de l’immigration ou de la déportation (displacement). Aussi conviendra-t-il d’examiner les problématiques du travail de deuil qui libère des possibles en facilitant les passages, ou du travail de la mélancolie qui les obstrue en niant le réel de la perte.
Dans ces conditions, l’« objet » perdu ou non perdu peut être la langue elle-même. Freud n’écrit-il pas à Arnold Sweig : « En Amérique, il faudrait en plus renoncer à votre langue, qui n’est pas un vêtement, mais votre propre peau » (lettre de 1936). Parler une autre langue, c’est donc muer, autrement dit laisser disparaître progressivement ces lieux symboliques où le nom du sujet a pris naissance et sens ; c’est donc forcément trahir ou transgresser, se plaindre ou jubiler. Dans cette perspective, écrire, c’est non seulement témoigner mais également se confesser, naître/n’être et tuer. Advenir, c’est inscrire le parricide et le matricide dans la sphère de l’interculturel, ou alors différer ou éviter cet acte fondateur.
Celui-ci peut être « sublimé » dans le sens où l’écriture est une mise en signes du « corps » de la langue (lalangue, disait Lacan) et du réel de l’Autre primordial qui l’habite et qui l’a indéfiniment et irrémissiblement marquée et orientée. Comment la création, déjà matricide, déjà parricide, met-elle cependant en perspective les enjeux de l’interculturel dans l’espace symbolique et imaginaire intermédiaire créé par l’artiste ou l’écrivain américain/anglophone et moyen-oriental ?
D’ailleurs, dans ces lieux intermédiaires investis par la création artistique, qu’est-ce qu’une langue maternelle pour un sujet bilingue ou multilingue, qui donne à des notions comme « loyauté » ou « appartenance »…, une autre dimension éthique ? Quel usage fait-on de la langue des parents lorsqu’on est comme la poétesse Naomi Shihab Nye native de Saint-Louis et issue d’un couple mixte aux origines germano-palestiniennes ? L’espace intermédiaire de Nye est fait de figuiers, de pins, de cèdres et de palmiers…, et comme le suggère son « oignon voyageur » (« Travelling Onion »), l’écriture est une inlassable cartographie des espaces du possible interculturel et même transculturel. En vérité, le sujet poétique met subtilement en jonction une double altérité : celle du discours interculturel et celle de la parole intersubjective, celle du moi qui s’affirme par le tissage (ou par le rejet) du lien culturel et social, et celle de l’Autre en lui, déjà ailleurs, toujours autre.
Si la notion de géographie intermédiaire induit la production par l’écriture d’un espace artistique intermédiaire, elle renvoie également à la confrontation par le sujet d’un déjà-là idéalisant ou avilissant, réducteur dans tous les cas, qui expulse ou tend à expulser l’altérité hors de l’ordre symbolique, par son inscription dans l’imaginaire ou dans le « réel », c’est-à-dire dans l’espace de la parole non advenue : être défini sans pouvoir définir ni se définir.
Le devenir problématique du sujet « à trait d’union » se construit aussi en fonction du regard de l’autre, par quoi l’altérité est mise à l’index. La monstration met en jeu la réification culturelle et sociale, et le sujet ne peut échapper aux forces d’agrégation et de désagrégation collectives (ou identitaires). La géographie s’appréhende alors comme une mise en jeu du lien subjectif en relation avec la réalité sociohistorique et les forces qui la déterminent : politiques, anthropologiques, linguistiques…, dont les effets peuvent être perçus à l’aune de l’acculturation, de l’aliénation ou de l’interculturalité. Le sujet de la hyphenated geography ne cesse de cartographier ses identités en associant des territoires (ou « communautés imaginaires », selon la pertinente expression de Bénédicte Anderson), par le voyage réel ou imaginaire. Le déplacement induit alors une dimension transfrontalière qui à son tour induit une autre transnationale ou transidentitaire. En ce sens, un pays comme les Etats-Unis d’Amérique a en vérité des « frontières » communes avec le Moyen-Orient ! Cette mitoyenneté qui favorise l’interculturel nargue les clôtures idéologiques, et empêche peut-être que ces frontières (qui disent le passage) ne se transforment en des limites infranchissables.
Quelles formes, quels récits, ces écrivains, poètes, artistes, cinéastes, donnent-ils à ces tensions « géographiques » mesurables de manière dialectique et non binaire à l’aune du passage ou du blocage, de l’image du mur ou de la porte, de la partition ou de la suture, de la rencontre ou de sa négation ? Quelles formes prend le trait d’union (hyphen) qui est aussi un trait de désunion, reliant et séparant des espaces et des réalités variés en vertu de données à la fois prometteuses et coercitives ? La notion d’entre-deux revêt ici une importance particulière, eu égard aux crispations idéologiques qui peuvent entrer en jeu, notamment chez les auteurs qui restent dans cette position intermédiaire, dans/sur le trait d’union, incapables de franchir l’espace/la ligne de séparation ; ceux qui s’imaginent une « communauté » cosmopolite qui serait coupée des deux bords, en suspension entre les deux bords.
Ainsi, ce colloque mettra en chantier une création littéraire, artistique et cinématographique, à la fois complexe et dynamique, qui reste trop peu connue en France et en Europe, tout en ouvrant le champ analytique à d’autres problématiques connexes, celles qui s’intéressent aux enjeux du trait d’union et de désunion dans notre monde.

Merci d’envoyer vos propositions de communication (environ 300 mots) avant le 31 octobre 2014 à
Jacqueline Jondot (jjondot@yahoo.fr) et Rédouane Abouddahab (r.abouddahab@free.fr)