Altérité et identité : Je(u), joie, jouissance.

Colloque organisé à l’Université de Pau et des
Pays de l’Adour
par le groupe de recherche
Politique, société et discours du domaine
anglophone (PSDDA) au sein de l’équipe d’accueil
’Langues, littératures et civilisations de l’Arc
Atlantique’ (EA 1925)


13 et 14 mars 2009 à Pau

La thématique de l’altérité et de l’identité a
déjà été souvent abordée sous l’angle du conflit
ou de ses contraires, et très souvent sur un mode
tragique. Or les pouvoirs de la joie peuvent
s’opposer aux pouvoirs de l’horreur. L’objectif
est ici de percevoir autrement notre rapport à
autrui et, en particulier, de prêter intérêt à la
dimension de plaisir indissociable de cette
relation : on joue avec/contre autrui ; on jouit
de/contre/avec autrui ; on éprouve de la joie
sans l’autre, grâce à autrui ou à ses dépens. Ces
trois notions permettent d’explorer tous les
champs de nos recherches sur les politiques,
sociétés et discours des pays anglophones.

L’histoire de ces pays est non seulement le
résultat des jeux d’influences et de stratégies
politiques qui sont autant d’enjeux de pouvoir ;
elle manifeste aussi la jouissance puisée dans la
conquête et la domination du territoire de
l’Autre, dans la construction épique d’espaces où
différentes formes de pouvoir - linguistique,
politique, économique, médiatique - sont exercées
avec jubilation. L’étude de tels jeux ou rouages
historiques et culturels fonde aussi une
interrogation philosophique sur le postmoderne et
sur le règne possible du hasard, de l’arbitraire,
de l’instable et de l’imprévisible qui disperse
le sujet dans les jeux de société et de langage.
L’axe de recherche que nous proposons peut aussi
donner lieu à une réflexion sur la volupté des
liaisons dangereuses avec ou sans « filles de
joie » et sur la place de l’hédonisme, de
l’érotisme et du sadisme dans la culture et la
littérature des pays anglo-saxons. On pourrait
ainsi s’intéresser à l’« usage des plaisirs » ou
aphrodisia, pour reprendre l’expression de Michel
Foucault dans Histoire de la sexualité, et
retracer, à l’instar de Michel Serres dans Les
Cinq Sens, une topographie des plaisirs du corps,
des plaisirs « séraphiques » procurés par des
mouvements tels que le souffle, le saut et la
marche, les jeux collectifs ou la danse : « La
joie inspire, tressaille, danse ». Cette même
joie peut sourdre de l’esthétique, qui « rit des
morales de l’histoire » et la littérature, les
arts graphiques et la musique sont donc autant de
formulations ludiques de la joie et de la
jouissance, qu’il s’agisse de la jouissance
autistique de l’auteur ou de la jouissance du
récepteur de l’oeuvre, de ce célèbre « plaisir du
texte ». Pour Cioran, la joie est néanmoins
irréductible au plaisir : « Le mot Schadenfreude,
joie maligne, est un contre-sens. Faire le mal
est un plaisir, non une joie » (De l’Inconvénient
d’être né, III).

Une forme de jouissance perverse naît aussi des
jeux avec la narration, la focalisation, les
conventions génériques et onomastiques. On
prêtera alors attention à l’humour et aux
stratégies comiques de l’auteur, fondés sur les
jeux de mots et les mots d’esprit, le wit, ainsi
qu’au foisonnement linguistique généré par la
polyphonie et l’hétéroglossie. Si la création
lexicale et le jeu sur le langage constituent un
privilège pour l’énonciateur, jouer sur la
polysémie des termes lexicaux et le double
entendre de certains énoncés est source de
jouissance pour le co-énonciateur également, qui
prend une part active dans le décodage du sens -
voulu ou non - véhiculé par le message qu’il
reçoit / perçoit. Le ludisme avec lequel peut
s’effectuer cette activité interprétative et
inférentielle est à l’image des brouillages
énonciatifs auxquels se livrent certains
narrateurs avec une joie parfois perverse. C’est
alors que le jeu sur le je, dans les reprises de
discours, le discours indirect rapporté ou libre,
devient un jeu sur les personnes (I/you) : si
je/I et tu/you peuvent devenir inversibles, le tu
peut également se définir comme « la personne
non-je » (Benveniste). L’énoncé devient alors
l’endroit où se joue un « drame », dans le sens
où Tesnière l’entend, comportant des acteurs qui
se meuvent dans des procès et circonstances
particulières. Si la syntaxe paraît constituer le
décor peu changeant de ce drame, l’interprétation
sémantique ne peut être détachée de ce décor, qui
doit cependant laisser suffisamment de jeu pour
laisser libre cours aux interprétations - des
acteurs ou des récepteurs -, aux ajustements
inter-subjectifs.

Le style peut aussi susciter la jouissance, ne
serait-ce que par le jeu subtil sur l’ellipse,
l’implicite, le non-dit et/ou sur l’excès et
l’hyperbole. L’ironie et la parodie sont aussi
des exemples du double jeu du narrateur qui jouit
ainsi de son savoir et de son pouvoir sur le
narrataire. La photographie, le cinéma, la
dramaturgie, la chorégraphie mettent en scène à
la fois la douleur et/ou la jouissance de
l’exposition et de l’exhibition, tout en
suscitant la joie du spectateur voyeur. Les
auteurs des communications seront eux-mêmes
amenés à jongler avec les définitions, à établir
des distinctions entre d’autres mots-clefs qui
expriment la satisfaction à laquelle peut donner
naissance le rapport à l’autre, abordé ici sous
un angle joyeux, et dont la liste n’est pas
exhaustive : allégresse, gaieté, liesse,
enjouement, réjouissance, bonheur, félicité,
béatitude, enchantement, ravissement, exaltation,
exultation et extase. La traduction de ces termes
est une source d’interrogations sur le
fonctionnement contrastif des langues française
et anglaise et est révélatrice de nombreux enjeux
culturels.

Merci d’envoyer vos propositions de communication
(300 mots environ) avant le 15 octobre à :

  •  Françoise Buisson,
  •  Jane Hentges,
  •  Christelle Lacassain-Lagoin

    Otherness and identity : Je(u), joie, jouissance [1] (Games and the self, joy, enjoyment and pleasure)

    Organized at Pau University (Université de Pau et
    des Pays de l’Adour)
    by the research group PSDDA
    (Politics, Society and Discourse in the
    English-Speaking World) as part of the group
    ’Langues, littératures et civilisations de l’Arc
    Atlantique’ (EA 1925)

    13 and 14 mars 2009 at Pau

    The theme of otherness and identity has often
    been studied from the point of view of conflict
    or opposition, very often with a tragic tone. Yet
    the powers of joy can oppose the powers of
    horror. The goal here is to see our relationship
    with others differently and, in particular, to
    turn our attention to the dimension of pleasure
    which is indissociably linked to this
    relationship : you play with or against other
    people, you take pleasure from/against/with other
    people, you can experience joy without other
    people, thanks to other people or at their
    expense. These three notions can be used to
    explore all the fields of our research into the
    politics, societies and discourses of the
    English-speaking world.

    The history of the English-speaking countries is
    not only the result of the interplay of political
    influences and strategies which are all a means
    to gain or maintain power, it also reflects the
    pleasure that can be drawn from the conquest and
    domination of other people’s territories, in the
    epic construction of spaces in which different
    forms of power - linguistic, political, economic
    power and the power of the media - are exercised
    with jubilant pleasure. The study of these
    historical and cultural interplays and mechanisms
    also encourages philosophical reflection on the
    post-modern or on the possible reign of chance,
    the arbitrary, the unstable and the unpredictable
    which disperses the subject in society games
    (board games) and games with words. The research
    theme we are proposing here can also give rise to
    thinking about the voluptuous nature of dangerous
    liaisons with or without "filles de joie" and on
    the place of hedonism, eroticism and sadism in
    the culture and literature of the
    English-speaking world. Attention could also be
    paid to the issue of the "use of pleasures" or
    aphrodisia, to use the expression proposed by
    Michel Foucault in his History of Sexuality and
    to retrace, like Michel Serres in The Five
    Senses, a topography of the pleasures of the body
    and the "seraphic" pleasures that come from
    movements such as breathing, jumping and walking,
    team sports and dancing : "joy inspires, trembles
    and dances". This same joy can come from æsthetic
    experience which "laughs at the morals of
    history" and literature, the graphic arts and
    music are all playful formulations of joy and
    pleasure, whether the autistic pleasure of the
    author or the pleasure of the "reader" of the
    work, of the famous "pleasure of the text". For
    Cioran, joy cannot be reduced to pleasure alone :
    "the word schadenfreude, malevolent joy, is
    non-sensical. Doing evil is a pleasure, not a
    joy" (from De l’Inconvénient d’être né, III -
    "the disadvantages of being born").

    A form of perverse enjoyment also emerges from
    games with narration, focalization, the
    conventions of genre and onomastics. Attention
    will thus be paid to humour and the comic
    strategies of the author, based on puns and wit,
    and the dizzy richness of the language generated
    by polyphony and heteroglossy. Lexical creation
    and punning are a privilege for the author or
    speaker, and playing with the polysemy of lexical
    terms and the double meaning of certain phrases
    is a source of pleasure for the reader or
    listener, who takes an active part in decoding
    the meaning - deliberate or otherwise - conveyed
    by the message he or she receives or perceives.
    The playful dimension of this interpretative and
    inferential activity is similar in many ways to
    the deliberate obfuscation that some narrators
    introduce with sometimes perverse joy. Thus it is
    that playing with the I, in reported or free
    indirect speech, becomes a game with the first
    and second persons : if I and you become
    reversible, you can also be defined as the "non-I
    person" (Benveniste). Writing thus becomes the
    space in which a "drama" is played out, in the
    sense in which Tesnière uses the term, involving
    actors moving in particular processes and
    circumstances. While syntax would seem to be the
    least changing scenery in this play, semantic
    interpretation cannot be detached from the
    scenery, which must however allow enough play to
    give free rein to interpretations - by both
    actors and audience - and inter-subjective
    adjustments.

    Style can also be a source of pleasure, if only
    through the subtle games of ellipsis, the
    implicit, the unsaid and/or excesses and
    hyperbole. Irony and parody are also examples of
    the double game played by the narrator, playing
    with his or her knowledge and the power he or she
    exerts over the reader. Photography, cinema,
    theatre and choreography stage both the pain and
    the pleasure of exposure and exhibition, while at
    the same time inspiring pleasure in the voyeurish
    spectator. Papers at this symposium will
    themselves be invited to juggle with definitions,
    establish distinctions between keywords
    expressing the satisfaction that relations with
    other people can provide, here approached from a
    joyous angle, in a list that could never be
    exhaustive : elation, gaiety, jubilation,
    rejoicing, happiness, enchantment, exaltation,
    exultation and ecstasy. Translation of these
    terms from French to English is a source of
    reflection on the contrast between the ways
    French and English work which points to a number
    of cultural themes.

    Please send your proposals (300 words max) by 15 October to :

  •  Françoise Buisson,
  •  Jane Hentges,
  •  Christelle Lacassain-Lagoin

    [1« Jouissance » in French covers a range of
    meanings, from enjoyment and the legal right to
    enjoy something, to pleasure including sexual
    pleasure and orgasm.